Les faux-semblants du désarmement en Irak
La restauration de l’État irakien suppose de défaire les milices. Le transfert des armes a commencé, mais la campagne a changé d’angle. Désormais prédomine l’idée de l’intégration de l’arsenal et de ses hommes au service de l’armée, sous l’égide des grandes familles du pays et de l’État. Une porte de sortie politique et stratégique.
09.09.2026
By Hardy Mède
Source: https://orientxxi.info/Les-faux-semblants-du-desarmement-en-Irak
À la suite de sa rencontre en juin 2026 avec Tom Barrack, envoyé spécial des États-Unis pour l’Irak, le premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, a lancé deux vastes chantiers politiques : l’un consacré à la lutte contre la corruption, l’autre au désarmement. Le 30 septembre 2026 a été fixé pour l’aboutissement du processus de désarmement, parallèlement au retrait du pays des troupes états-uniennes, mettant fin à la mission militaire de la coalition internationale.
Pour certains observateurs, cette initiative serait le résultat de pressions états-uniennes visant à réduire la marge de manœuvre de certaines unités de l’Instance de mobilisation populaire (IMP), communément désignées sous le terme de « fassaël » (« factions »). Ces dernières appartiennent à l’« axe de la résistance islamique » et ont, depuis le 7 octobre 2023, pris part, à des degrés variables, au conflit opposant l’Iran à Israël et aux États-Unis.
Au-delà de leur participation au parlement, les fassaël sont présentes au sein d’autres institutions nationales, ainsi que dans la bureaucratie locale et les assemblées représentatives infranationales que constituent les conseils provinciaux. À rebours d’une lecture normative qui ferait de ces factions des acteurs extérieurs à l’État, voire ses ennemis, il apparaît que leurs relations avec celui-ci sont autrement plus complexes. Elles ne se situent ni simplement à l’extérieur de celui-ci ni en opposition frontale avec lui : elles sont prises dans des relations d’interpénétration avec ses institutions, ses bureaucraties et ses différents niveaux de pouvoir.
Au regard de ces éléments, la question de savoir « qui désarme qui » se pose. Cette interrogation renvoie à la fois au contexte dans lequel le désarmement s’est progressivement constitué en enjeu central du gouvernement de la violence1 et aux rapports de pouvoir entre l’État et les acteurs engagés dans ce processus.
Une représentation parlementaire
Les fassaël sont intégrées à l’IMP, institution reconnue par l’État irakien en 2016 comme partie intégrante du système national de défense. Elles se distinguent toutefois des autres composantes de l’IMP par le développement d’activités transnationales, notamment à travers leur engagement armé contre les forces états-uniennes. Cinq organisations sont ici concernées : Kataëb Sayyid Al-Chuhada, Haraka Al-Nojaba, Kataëb Hezbollah, Kataëb Jund al-Imam et Kataëb Imam Ali. Cette dernière organisation, dirigée par Chibl Al-Zaïdi, s’est d’ores et déjà déclarée favorable au désarmement. Cette prise de position s’est accompagnée de son intégration au Cadre de coordination, coalition chiite fondée en 2021, devenu depuis un dispositif central de coordination des acteurs chiites. Elle est un instrument important de leur cohésion politique et de leur domination du champ politique national.
Le cas d’Ahmad Al-Assadi, dirigeant de Kataëb Jund Al-Imam et ministre des affaires sociales dans le gouvernement sortant, illustre une autre dimension du processus. Recherché par les autorités irakiennes dans le cadre de poursuites liées à la lutte contre la corruption, il s’est réfugié en Australie. Son retour en Irak apparaît étroitement conditionné au démantèlement de l’organisation militaire qu’il dirigeait, d’autant que son groupe parlementaire — composé de trois députés — s’est déjà désolidarisé de lui.
Hormis Haraka Al-Nojaba, les quatre autres organisations regroupées sous l’appellation de fassaël sont toutes « parlementarisées ». Après avoir enregistré auprès des autorités leur branche politique comme parti, elles ont obtenu une vingtaine de sièges — sur un total de 3292 — lors des élections législatives du 11 novembre 2025.
Un tel résultat est inédit. Leur percée électorale est en grande partie liée au conflit irano-israélien en 2024 — auquel les États-Unis se sont joints en février 2026 — et dont elles ont su tirer parti dans une société irakienne affectée par l’élimination de plusieurs dirigeants iraniens et par les bombardements visant les infrastructures de ce pays.
Il serait néanmoins réducteur d’interpréter cette mobilisation comme l’expression d’un soutien général de la société à l’Iran. Celui-ci n’est, en effet, jamais parvenu à s’assurer un soutien social large en Irak. La solidarité qui s’est manifestée à l’occasion du conflit doit plutôt être rapportée à la manière dont l’Iran est perçu par une partie de la population chiite : non comme une simple confrontation entre l’Iran et le tandem États-Unis/Israël, mais comme une attaque visant plus largement la communauté chiite et ses intérêts.
Gouvernement de la violence
Si le désarmement des fassaël a été enclenché sous la pression de Washington, dans le contexte du conflit opposant les États-Unis à l’Iran, il ne saurait s’y réduire. La question du désarmement se pose en Irak depuis au moins une dizaine d’années, et mobilise à ce titre des acteurs tant politiques que sociaux. L’organisation de la violence relève donc d’une dynamique autant politique que sociale, ce qui invite à l’interroger dans la perspective d’une sociologie politique attentive à la fois au facteur international, aux logiques locales, et aux moments où se définissent les normes régissant l’usage de la force.
En 2016, en pleine guerre contre l’Organisation de l’État islamique (OEI), les élus chiites ont fait adopter la loi nº 40, qui organise les unités de mobilisation populaire (UMP) au sein de l’Instance de mobilisation populaire et leur confère une reconnaissance étatique en les définissant comme partie intégrante du système national de défense. Cette loi a été rejetée par la majorité des élus kurdes et arabes sunnites, qui y voyaient un instrument de domination au service du contrôle chiite de l’État, ainsi qu’un risque d’instrumentalisation dans les conflits politiques. Kurdes et Arabes sunnites considèrent en effet certaines unités de l’IMP, notamment les fassaël, comme des « milices », et regardent leur violence comme illégitime.
Cette lutte de définition autour de la violence des UMP constitue également un enjeu interne à l’espace chiite. Le mouvement contestataire de Tishreen, essentiellement chiite, ne saurait être réduit, en 2019, à une simple opposition à la violence de certaines unités de mobilisation populaire : sa contribution est bien plus profonde et significative, puisqu’il a activement pris part à la définition des normes encadrant l’usage de la contrainte, en qualifiant la violence des UMP de « non étatique ». C’est ainsi que le concept de « non-État », forgé par le sociologue irakien Faleh Abdoul Jabar, a été largement repris et diffusé par les manifestants, afin de tracer une frontière entre violence légitime et violence illégitime, tout en imposant l’idée du « monopole des armes entre les mains de l’État », non seulement comme enjeu de la reconstruction étatique, mais aussi comme condition de la paix sociale.
Les acteurs politiques
Cette même lutte est par ailleurs menée par les acteurs politiques chiites eux-mêmes, parmi lesquels on peut brièvement distinguer trois figures. La première rassemble des acteurs établis, issus des grandes familles chiites (Sadr, Hakim, Maliki, etc.), dont la reconversion en politique est significative et qui, à ce titre, entendent faire de la voie électorale l’unique répertoire de mobilité sociale au sein du système. Leur légitimité et leur contrôle de l’appareil d’État étant désormais assurés, ils perçoivent à présent la violence des fassaël comme un facteur d’isolement international.
La deuxième figure regroupe des individus au passé militaire, mais pleinement reconvertis dans la bureaucratie étatique. Ils défendent l’autorité de l’État pour préserver leur propre position. L’exemple de Qassim Al-Araji est à cet égard éloquent. Haut cadre de l’Organisation Badr3, il fut ministre de l’intérieur, puis conseiller à la sécurité nationale. Il occupe aujourd’hui la fonction de conseiller du premier ministre pour le dossier sécuritaire. Ce bureaucrate, fidèle à l’État, fait du « monopole des armes entre les mains de l’État » son cheval de bataille.
Le troisième acteur est le juriste. La conquête de l’État par les acteurs et les maisons chiites ne pouvait reposer sur la seule légitimité militaire acquise durant la guerre contre l’OEI, ni sur d’autres stratégies destinées à la pérennité (reproduction) de leurs maisons. Aussi les contradictions inhérentes à la reconstruction étatique préparent-elles le dépassement des acteurs militaires et ouvrent-elles la voie à des professions libérales, au premier rang desquelles celle de magistrat.
Plus que les UMP, ce sont en effet les professionnels du droit qui ont porté cette reconstruction et qui en sont devenus le visage. Cette montée en influence des juges et des magistrats tient également au retrait de la marja’iyya4 : Ali Al-Sistani5, après avoir émis une fatwa ouvrant la voie à la prolifération des groupes armés, s’est par la suite abstenu d’intervenir dans la vie politique. L’espace chiite a dès lors dû, en dehors du Cadre de coordination, se tourner vers un acteur arbitre : Faïq Zeidan, président du pouvoir judiciaire depuis 2017, ainsi devenu l’homme fort du pays.
Sous son autorité, l’ensemble du pouvoir judiciaire, ainsi que la Cour fédérale, se sont constitués en un pouvoir régulateur qui, par le droit, a non seulement contribué à unifier l’État, mais aussi favorisé l’articulation entre scènes locale et nationale. Les Irakiens parlent, à cet égard, d’un « gouvernement des juges », non pas au sens péjoratif que lui donnent les droites extrêmes occidentales, mais au sens d’une montée en influence de l’État de droit, vers lequel l’ensemble des acteurs peut désormais se tourner.
C’est par ailleurs Faïq Zeidan qui supervise la lutte contre la corruption et le désarmement. Dans cette perspective, il s’est imposé comme la figure de proue de la lutte contre la violence illégitime. Il écrivait en mars 2026, dans le journal Al-Sharq Al-Awsat, que « la déclaration de guerre est une prérogative constitutionnelle de l’État ». Dans cette tribune6, il classait les fassaël, qui venaient d’annoncer la guerre aux États-Unis, parmi les acteurs non étatiques.
Le « complexe maison-État »
À la question de savoir « qui désarme qui », l’observateur, pris dans une représentation wébérienne7 de l’État, apportera une réponse qui lui paraîtra aller de soi : c’est l’État. Or, cette évidence est loin de résister à l’épreuve du terrain irakien. La société irakienne est en effet une société à maisons, dont les stratégies de reproduction débordent sur l’appareil d’État, jusqu’à un usage proprement patrimonial de ses ressources. Le terme de « communauté », imposé après 2003 comme principe et cadre de l’action par les observateurs étrangers, s’avère ainsi non seulement trompeur, mais il masque également une réalité bien plus complexe.
Derrière les trois communautés chiite, arabe sunnite et kurde, qui renvoient à des réalités englobantes, se dissimule en effet une pluralité de maisons « biologiques » : maison Barzani et maison Talabani chez les Kurdes ; maison Sadr, maison Hakim, maison Maliki, etc., chez les chiites ; maison Nujaïfi, maison Abassi, maison Halboussi, etc., chez les Arabes sunnites.
Force est de constater que les jeux d’alliances entre ces maisons sont transcommunautaires : les alliances politiques n’obéissent que très peu à une logique communautaire. La maison Barzani s’allie avec la maison Sadr, la maison Talabani avec la maison Al-Khazali, la maison Maliki avec la maison Halboussi, etc. C’est précisément là que le registre communautaire révèle toute son inefficacité analytique : ces maisons dominantes font un usage éminemment instrumental du lien ethnique, religieux ou historique, à seule fin de mobilisation, notamment en contexte électoral, sans que leur entreprise politique s’y réduise pour autant.
La guerre contre l’OEI (de 2014 à ce jour) a accéléré et approfondi l’interpénétration entre l’État et les maisons chiites, formant ensemble ce que l’on peut qualifier de « complexe maison-État ». Au cours de cette guerre et dans ses suites, les élus chiites ont progressivement substitué, au sein du Parlement, une logique majoritaire à la logique consensuelle qui prévalait depuis 2003. Dans le même temps, les Kurdes et les Arabes sunnites se sont trouvés progressivement relégués à une position subalterne au sein du pouvoir exécutif.
En s’appuyant sur les UMP, ce complexe maison-État a solidement établi son autorité à l’échelle locale et nationalisé ses lois et sa juridiction, y compris dans la région kurde. Dans cette entreprise de reconstruction étatique, les fassaël ont joué un rôle clé, servant de bras informel au complexe maison-État, celui-ci produisant le danger tout en offrant sa protection contre lui. La conquête territoriale et le changement démographique observés à Mossoul, à Diyala et dans la ceinture de Bagdad ont été menés par les fassaël, mais jamais à l’insu des dirigeants du complexe maison-État.
Non pas « désarmer », mais « domestiquer »
Ce n’est donc pas l’État, conçu comme une entité distincte et extérieure aux maisons, qui procède au désarmement, mais ce « complexe maison-État », lui-même à l’origine de la création des UMP. Pour ce dernier, l’enjeu n’est pas tant de désarmer les UMP que de les réorganiser et de les domestiquer, afin de leur assigner une place compatible avec l’agencement du pouvoir au sein de l’État.
Le rapport entre les UMP, et notamment les fassaël, et le complexe maison-État est ainsi loin de se laisser réduire à une dichotomie opposant les partisans de l’ordre étatique à ses ennemis. Sur le plan méthodologique, la compréhension de ce rapport requiert de mobiliser un ensemble de données recueillies sur la longue durée et dans plusieurs séquences décisives.
Le processus ayant conduit à l’adoption de la loi nº 40 relative aux UMP constitue, à cet égard, un moment particulièrement éclairant pour saisir les enjeux de cette relation. Au sein de la commission des lois comme dans les couloirs du Parlement, les élus chiites défendaient alors farouchement le texte en avançant un argument qui en dit long sur la logique à l’œuvre : « Pourquoi les Kurdes et les Arabes sunnites disposeraient-ils de leurs propres forces armées, et pas nous ? »
Ce régime justificatif est révélateur : le complexe maison-État chiite envisage les UMP à la fois comme une force destinée à contenir les contre-pouvoirs internes et comme une ressource politique au service de sa propre domination.
1. Par « gouvernement de la violence », nous entendons ici le processus par lequel différentes formes et sources de violence tendent à converger vers une organisation étatique de la violence, notamment par leur intégration, leur encadrement et leur incorporation progressive dans les structures de l’État.
2. La répartition des élus par appartenance confessionnelle et communautaire est la suivante : 187 élus chiites, 77 Arabes sunnites et 56 Kurdes. Les 9 sièges restants sont réservés aux minorités chrétienne, yézidie et chabak.
3. Fondée en 1982, financée par l’Iran, elle vise à instaurer en Irak un gouvernement islamique chiite pendant la guerre Iran-Irak.
4. NDLR. Plus haute institution et autorité religieuse du chiisme duodécimain.
5. Ayatollah irako-iranien né en 1930, il est une figure éminente dans le paysage politique irakien depuis la chute de Saddam Hussein.
6. « Déclaration de l’état de guerre selon la Constitution »} 27 mars 2026.
7. NDLR. Relative à l’œuvre et aux conceptions philosophiques du sociologue allemand Max Weber (1864-1920).
*Maître de conférences contractuel à l’Institut catholique de Paris. Spécialiste de l’Irak et du Kurdistan.