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Turquie. Désarmer les combattants kurdes, et après ?
La feuille de route sur la dissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pourrait permettre la libération de milliers de prisonniers en Turquie et mettre fin à quatre décennies de conflit. Mais elle laisse en suspens plusieurs questions épineuses, dont la plus importante est la démocratisation du pays.
27.08.2026
By Lara Villalón*
Source:https://orientxxi.info/Turquie-
Desarmer-
les-
combattants-
kurdes-
et-
apres
La Turquie a franchi une étape importante vers la fin de l’une des insurrections les plus anciennes du Proche-
Orient. Le parlement a voté le 10 août 2026 une loi sur l’avenir des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Elle a reçu le soutien de 468 députés contre 88 et s’inscrit dans le cadre du processus de désarmement et de dissolution du PKK. Elle prévoit une suspension limitée des peines de prison contre des combattants, mais elle est loin d’offrir une amnistie générale.
La nouvelle législation établit le premier cadre juridique pour la dissolution du PKK et ouvre la voie à la réinsertion sociale des personnes faisant l’objet d’une enquête, poursuivies ou condamnées pour leurs liens avec l’organisation. Pour qu’elle entre en vigueur, le groupe armé doit tout d’abord cesser ses activités organisationnelles et remettre ses armes, dans le cadre d’un processus contrôlé par le Conseil de sécurité nationale (MGK), organisme dirigé par le président turc en collaboration avec les principaux responsables de la sécurité du pays. Pour les personnes remplissant les conditions requises, leurs peines seront suspendues et, après cinq ou dix ans sans avoir commis de nouveaux délits de terrorisme, leurs dossiers seront classés sans suite. La loi exclut les condamnations pour crimes de sang, ainsi que les peines de réclusion à perpétuité prononcées avant le 1er juin 2005, ce qui exclut du processus le leader du PKK Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à vie depuis 1999 sur l’île d’Imrali, au sud d’Istanbul, en isolement presque total. « Je souhaite que cette initiative, qui vise à débarrasser durablement la Turquie de la menace terroriste, à consolider notre unité et notre solidarité nationales, ainsi qu’à renforcer le climat de paix dans notre pays et dans notre région, soit bénéfique », a écrit, le 4 août, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, sur son compte X.
Plus de 40 000 morts
Pour comprendre l’ampleur des enjeux, il faut remonter dans le temps. Le PKK a lancé sa lutte armée contre l’État turc en 1984 et plus de 40 000 personnes ont trouvé la mort lors d’affrontements et d’attaques, dont plus de la moitié étaient des militants. Les combats, mais surtout les opérations militaires, ont provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes dans le sud-
est de la Turquie, à majorité kurde. Ankara n’est pas parvenue à mettre fin à la guérilla au cours de ces quatre décennies, mais elle l’a considérablement affaiblie, y compris à ses frontières.
Le nationalisme turc, conjugué à la violence du PKK, a conduit des millions de personnes à considérer la lutte des Kurdes pour leurs droits comme du « terrorisme » et du « séparatisme », tandis qu’une autre partie de la population voit dans l’État turc un oppresseur qui nie les droits de cette minorité, qui représente 20 % de ses 86 millions d’habitants. Les blessures ouvertes par des décennies de violence ont rendu la population des deux camps incapables d’adhérer sans réserve à cette nouvelle initiative.
« Le peuple turc, qui a payé un lourd tribut pendant de nombreuses années, a désormais l’occasion de consolider la paix et de construire la démocratie », a déclaré devant le parlement Gülistan Kiliç Koçyiğit, députée du Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM) pro-
kurde, qui sert de canal de communication entre le gouvernement et Öcalan, sans pour autant exercer officiellement le rôle de médiateur. « Bien sûr, la proposition présente des lacunes, et il nous incombe de les combler », a-
t-
elle ajouté, faisant référence aux revendications en faveur de droits accrus pour les Kurdes et aux réformes démocratiques. Le parti estime que la loi pourrait concerner au total 125 000 personnes. « Dans un premier temps, entre 3 000 et 3 800 de nos camarades emprisonnés seront libérés. Par ailleurs, 75 000 enquêtes et procédures judiciaires sont en cours, ainsi que 50 000 enquêtes menées à huis clos », a déclaré le dirigeant du DEM, Tuncer Bakirhan, dans une interview accordée au média T24 le 15 août.
Quelle place pour Öcalan ?
L’exclusion d’Öcalan est l’une des failles les plus évidentes du nouveau cadre juridique. Le leader historique du PKK, âgé de 77 ans, a lancé l’année dernière un appel public pour que le groupe dépose les armes, arguant que la lutte armée pour les droits des Kurdes avait pris fin et qu’il fallait désormais rechercher de nouvelles avancées par la voie politique. La guérilla, dont le quartier général se trouve dans les montagnes de Kandil, en Irak, a fait état de désaccords sur ce processus et s’est montrée très critique à l’égard du nouveau cadre juridique. « Cette loi comporte de graves lacunes et insuffisances. Les recommandations relatives à la démocratisation et au règlement de la question kurde figurant dans le rapport élaboré par la commission parlementaire1 n’ont pas été reprises dans cette loi », indique un communiqué du groupe. « En ce sens, elle n’a pas pleinement atteint son objectif. Le fait de ne faire référence qu’au désarmement sans utiliser le terme “kurde” montre que le problème n’a pas été abordé de manière globale », poursuit le texte.
Il affirme également que le désarmement du PKK ne peut avoir lieu sans ouvrir une voie politique aux anciens militants :
On demande aux guérilleros de déposer les armes et de rentrer. Si, à leur retour en Turquie, ils ne peuvent pas participer à la vie politique démocratique fondée sur la liberté d’expression et d’association, et s’ils sont poursuivis et emprisonnés pour leurs propos et pour avoir créé des organisations, alors non seulement les guérilleros ne pourront pas descendre des montagnes, mais même les responsables politiques qui ont été contraints de se réfugier en Europe ne pourront pas retourner chez eux.
Absence de garanties
« Il n’y a que deux garanties. La première, non suffisante, c’est que la loi stipule que les personnes poursuivies peuvent rentrer », explique Reha Ruhavioğlu, directeur du Centre d’études kurdes (KSC), un organisme de recherche indépendant basé à Diyarbakir. « Mais la principale garantie réside dans la position d’Öcalan, qui dit à ses militants : faites-
moi confiance. Il ne propose aucun mécanisme, mais affirme simplement : “Faites-
moi confiance, je vous dis de rentrer” », ajoute-
t-
il.
La loi a suscité des réactions diverses au Parlement. Parmi les partisans du projet figurent le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan et ses partenaires au gouvernement, ainsi que le Parti d’action nationaliste (MHP) d’extrême droite, qui avait lancé il y a deux ans le débat sur une éventuelle libération d’Öcalan. Le texte a également bénéficié du soutien du parti pro-
kurde DEM. En revanche, les critiques sont venues du front le plus nationaliste du pays, qui a qualifié ce processus de « trahison », ainsi que de la gauche turque, qui se méfie du manque de transparence du processus de désarmement et soupçonne les calculs électoralistes d’Erdoğan, qui cherche à obtenir le soutien kurde pour s’assurer un nouveau mandat au pouvoir.
“On nous invite à nous engager dans une voie sans garanties “, a mis en garde l’ancien député du DEM, Ertugrul Kürkçü. « Nous sommes sur le point d’achever le processus de désarmement. Cependant, nous n’avons pas encore résolu la question kurde », souligne Ruhavioğlu. « La partie kurde a foi, confiance et assurance dans le processus de démocratisation ; elle pense pouvoir faire pression sur Erdoğan et sur le gouvernement pour qu’ils mettent en œuvre des mesures de démocratisation, mais je ne partage pas cet avis », explique-
t-
il. Les plus méfiants se souviennent encore du processus de paix lancé par Erdoğan en 2013, une initiative ouverte à la société civile, au cours de laquelle des négociations avaient abouti à l’octroi de certains droits culturels aux Kurdes. Le processus a déraillé, donnant lieu à des affrontements entre le PKK et les forces de sécurité turques qui ont fait plus d’un millier de morts dans le sud-
est de la Turquie.
L’exemple de la Colombie
Pour Baris Tuğrul, sociologue à l’université de Hacettepe, qui étudie le mouvement kurde, le processus actuel est « une résolution du conflit à la turque ». « La loi est une copie de l’accord de paix mis en œuvre en Colombie (avec les FARC), mais avec des modifications très importantes. Là-
bas, la participation politique était garantie, ainsi que le désarmement, la dissolution et la réintégration sociale. La loi turque, par exemple, prévoit une interdiction de cinq ans pour les acteurs qui déposent les armes », explique-
t-
il. « Comparé au processus de 2013, il est beaucoup moins transparent. Seuls Erdoğan, les agents de l’État et Öcalan en connaissent les détails », ajoute-
t-
il.
Tuğrul souligne que, contrairement aux processus de désarmement dans d’autres pays, en Turquie, les autorités s’adressent directement au chef du groupe, sans faire appel à des tiers ou à des médiateurs internationaux. « Ils sont en contact direct. Ils veulent régler la question entre eux, l’État et Öcalan », souligne-
t-
il. « La Turquie a toujours traité la question kurde comme une question de sécurité nationale, et non comme une question de démocratisation. Lors du processus de 2013, il y avait eu des initiatives un peu plus larges, impliquant des acteurs civils », explique-
t-
il.
Hatip Dicle, membre de la délégation kurde lors des pourparlers de paix qui se sont tenus entre 2013 et 2015, a déclaré à propos du processus précédent qu’Öcalan avait initialement refusé de demander au PKK de déposer les armes sans la garantie d’un accord formel avec la Turquie. « Comment peut-
on abandonner la lutte armée sans accord ? Partout dans le monde, dans ce type de conflits, les armes sont la dernière chose à laquelle on renonce », a déclaré Dicle lors d’un entretien avec la journaliste et écrivaine Aliza Marcus2. Cependant, le processus actuel semble partir du principe que le désarmement de la guérilla est une condition préalable à la réintégration sociale de ses militants et à l’octroi éventuel de droits au chef du groupe.
Le débat politique laisse également sans réponse des questions fondamentales, vitales pour des milliers de familles dont un proche est en prison ou à l’étranger : les militants seront-
ils protégés contre d’éventuelles représailles ou des enquêtes répétées ? Auront-
ils accès aux services sociaux de base ? « 70 % des Kurdes soutiennent le processus, mais beaucoup d’entre eux ne lui font pas confiance », souligne Ruhavioğlu. « Il y a un déséquilibre des pouvoirs. Erdoğan est la partie la plus puissante dans ce processus. Il considère ce processus comme un succès politique et souhaite faire campagne lors des élections en affirmant qu’il a, à lui seul, mis fin au terrorisme », explique-
t-
il.
Recomposition régionale
Le processus de dissolution et de désarmement se déroule dans une région en pleine mutation. Ankara a accéléré les négociations en anticipant l’instabilité à sa frontière avec l’Iran, mais surtout pour pouvoir consolider son influence en Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-
Assad et l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement allié à la Turquie. Öcalan a contribué à la consolidation de ce processus dans le nord du pays arabe, grâce à l’intégration dans l’État syrien des milices kurdes liées au PKK. Après l’annonce de la fin de la lutte armée kurde en février 2025, Öcalan a adressé une lettre aux dirigeants kurdes syriens, leur demandant apparemment de se conformer à son appel. Après une série de tensions avec Damas, les milices kurdes ont finalement accepté de s’intégrer dans l’appareil d’État syrien, une mesure que beaucoup ont interprétée comme une « assimilation ». « Il s’agit d’un seul État, pas de deux. Il n’y aura qu’une seule armée et il ne peut y avoir deux armées », a déclaré en août 2025 le commandant général des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi3. Ce dernier a signé le 25 août un accord en ce sens avec les autorités de Damas.
D’autre part, personne n’ignore que la nouvelle réalité politique proposée par Erdoğan lui offre l’opportunité de s’assurer le soutien du parti pro-
kurde DEM pour garantir son pouvoir, puisqu’il arrivera bientôt au terme de son deuxième mandat présidentiel et que la loi actuelle l’empêche de se représenter. Le soutien kurde pourrait favoriser Erdoğan en divisant ses adversaires, à un moment où les attaques judiciaires contre les partis d’opposition, en particulier le Parti républicain du peuple (CHP), ont créé une profonde fracture au sein de cette formation, provoquant même une scission au sein du groupe.
1-
La Commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie est une instance transpartisane composée de cinquante députés, qui a commencé ses travaux le 5 août 2025. Son rapport a été publié le 18 février 2026.
2 -
Dans Aliza Marcus, Resurgence and Revolution : The PKK and the Kurdish Fight in Turkey and Syria, New York University Press, mai 2026, non traduit.
3 -
« Mazloum Abdi : Merger means partnership, cannot be imposed by force », Hawar News Agency, 4 août 2025.
*Lara Villalón
Correspondante à Istanbul.